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Éphraïm GRENADOU (1897-1993)

Écrivain paysan

 

 

 

Éphraïm Grenadou est une célèbre figure du monde rural connue bien au delà du bourg de Saint-Loup (Eure-et-Loir), situé entre Illiers-Combray et Voves où il vit le jour le 25 septembre 1897 au foyer d'une modeste famille de cultivateurs.

 

Son père cultivait 25 hectares de terre en 50 champs : les plus petits faisaient 10 ares. Il mettait 8 hectares en

blé, 8 en avoine, 8 en fourrages et betteraves, et conservait un petit lopin d'orge pour les cochons. Il élevait six ou sept vaches et trois chevaux. La famille

faisait son pain avec du blé et du seigle et le cuisait tous les huit jours ; le boucher ne s'arrêtait qu'au château, au presbytère et à l'école.

 

A dix ans, le petit Éphraïm gardait un troupeau d'une centaine d'oies à la maison et dans les champs alentour. A quatorze ans, il devint charretier chez son

père, et n'eut qu'une idée : « Faut que j'arrive et puis c'est tout ! ».

 

Mais bientôt survint la guerre: le garçon s'engagea volontaire le jour de ses dix-huit ans. Il vécut l'enfer des tranchées, - « les chemises nous ont pourri sur le dos »-, racontait-t-il, et avec son régiment, le 26ème d'artillerie, il fut de tous les coups durs : Verdun, le Chemin des Dames, les Flandres, la Picardie... Il eut la chance de revenir entier au terme de ce drame insensé qu'il évoquait avec ses mots : « J'aimais pas trop les premières lignes : plus c'est près, plus c'est mauvais. Il y avait ceux qui voulaient gagner la croix de guerre et qui gagnaient la croix de bois. Pour passer brigadier, pour une médaille, ils se faisaient tuer. Moi tu sais, leurs croix de guerre, ils pouvaient bien se les foutre quelque part ».

 

Aussitôt démobilisé, il emmena Alice, sa promise, chez le bijoutier à Chartres et s'installa au village. De 1919 au début des années 70, Grenadou connaîtra tous les changements: la crise économique, la mécanisation de l'agriculture et le bouleversement des campagnes. Beaucoup d'hommes devront quitter le pays, quelques uns regrouperont les terres:

Grenadou sera de ceux-là.

 

 

En 1928, il était à la tête de 75 hectares acquis et loués par son père et par lui, peu à peu. Il modifia son

système de culture, supprima la jachère, acheta un troupeau de moutons. En 1930, il fut élu conseiller municipal ; il acheta d'occasion pour 6000 francs une batteuse à moteur ; la même année, il eut sa première automobile, et fut encore, un peu plus tard, le premier de sa commune à investir dans un tracteur.

Toujours en prenant le vent du progrès, il dirigea son exploitation avec une volonté de fer associée à un solide bon sens campagnard qui lui assurèrent la réussite. Il monta une coopérative, adopta la stabulation libre, éleva des veaux, commença à semer du maïs qui deviendra sa plus grosse culture. Sur la fin, il garda deux vaches, parce qu'il ne voulait pas « être cultivateur et aller au lait chez le voisin ». Parti de quelques arpents, nous l'avons dit, il agrandit son

patrimoine jusqu'à 170 hectares de maïs, blé, orge, colza et lin, se dota de six tracteurs, d'une moissonneuse-batteuse, une des premières du pays... Toute sa vie, il se montra précurseur dans l'utilisation de la mécanique agricole et fervent défenseur d'une certaine qualité de vie.

« Je vois le blé où j'ai semé. Je le vois lever, je le vois pousser, je vois ce qui lui manque, s'il a faim, s'il faut

que je le traite, que je le nettoie. L'histoire d'être cultivateur, c'est d'observer. Toutes ces plantes là, c'est comme des animaux, ou même des enfants. Je les regarde grandir et si elles profitent mal, je fais ce que je peux. Ce qui m'intéresse dans la moisson, c'est de la voir pousser belle ».

Durant la Seconde Guerre Mondiale, Éphraïm Grenadou ne fut pas mobilisé. Il vécut l'exode de 40, une brève fuite, car il se ravisa rapidement et ramena sa famille à Saint-Loup. En 1943, un avion survola Meslay-le-Grenet et largua une douzaine de parachutes. Une poignée de résistants dont le maire de la commune, Alcide Manceau, recueillit la précieuse cargaison tandis que le commis de Grenadou l'enterrait dans un champ. Quelques mois plus tard, Éphraïm se retrouvait distributeur d'armes et de munitions aux résistants qui venaient toquer à sa porte. Les conteneurs étaient cachés dans le jardin et la bergerie ! Un soir, un couple étrange vint prendre livraison du reliquat des armes parachutées: Sinclair, de son vrai nom Maurice Clavel et Sylvia Montfort !

 

Pour son appartenance aux réseaux FFI, Grenadou reçut en 1990, la médaille d'or de la Résistance en récompense des services rendus en 1943-44.

Un jour d'hiver de 1959, l'écrivain parisien Alain Prévost (1930-1971) acheta le presbytère du village de Saint-Loup ; les deux hommes se lièrent aussitôt

d'amitié et de leurs entretiens (60 heures  d'enregistrement et 1200 pages dactylographiées) naquit un livre de 250 pages plein de vie et de talent, publié au Seuil en 1966 : « Grenadou, paysan français ». Le succès fut phénoménal : l'ouvrage devint un best-seller et Grenadou...un héros malgré lui ! Celui-ci, en puisant dans sa mémoire, racontait sa vie de paysan ordinaire sans chercher à enjoliver l'histoire, parlant à merveille des scènes de battage au fléau, du « bourri » de sa mère, des chevaux qu'on attachait par la queue en revenant de la foire, bref, de son existence de campagnard, dur au travail mais attaché viscéralement à sa terre.

 

Un livre plein d'humour, de discrétion aussi, et d'intelligence vraie.

La notoriété ne lui était pas montée à la tête ; elle lui avait valu pourtant d'être filmé par la télévision française le jour de ses noces d'or en 1970, par la

télévision canadienne en 1972 etc... Tel une icône, il symbolisait aux yeux du grand public, la vie des ruraux confrontés à un monde en complet  bouleversement.

Quand Grenadou était militaire, on l'avait nommé deuxième pourvoyeur d'artillerie ; deuxième pourvoyeur, disait le manuel : « emploi réservé aux hommes peu intelligents ». Comme quoi, la  « Grande Muette » peut se tromper !

 

 

Sources :

Christian LÉGER, adh. 81 du cercle de généalogie du Perche Gouet

Tiré du Souaton 116

http://www.perche-gouet.net/

 

- Éphraïm Grenadou et Alain Prévost : « Grenadou, paysan français », Éditions du Seuil, 1966, 250 pages

(nombreuses rééditions).

- Écho Républicain, 27/10/1993: notice nécrologique par Guillaume de Morant.

- Écho Républicain, 04/07/2010: « Éphraïm Grenadou, les mémoires du XXè siècle » par Gérald Massé.

- Françoise Cribier : « Grenadou, paysan beauceron » in « Annales de géographie », 1968, N° 421, pp 342-344.

 

 

 

 

 

 

 

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